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Publié par Jean-Marie Bernardi.

Nicolas Maury Militant Communiste à Lyon

Aux origines du festival de Cannes, le rôle majeur de la CGT et du PCF
Nicolas Maury | Dimanche 19 Mai 2013

La participation du monde ouvrier et du mouvement syndical à la création du Festival international du film à Cannes est aujourd'hui ignorée ou, au contraire, fantasmée. Non, la CGT n'a pas crée de toute pièce le Festival de Cannes. Mais l'apport de la centrale syndicale tant au niveau local qu'au niveau national a été déterminant pour le lancement du Festival. Et il est peut-être opportun, à ce jour, de rappeler les origines populaires, syndicales et politiques du plus grand festival de cinéma

Aux origines du festival de Cannes, le rôle majeur de la CGT et du PCF
Enfant tardif du Front populaire, le premier Festival de Cannes aurait normalement dû avoir lieu en 1939. Ebauché par le gouvernement de Léon Blum pour faire suite aux succès du cinéma lors de l'Exposition internationale de 1937, son but était aussi et (peut-être surtout) de concurrencer le Festival de Venise régenté par le pouvoir fasciste. En 1938 en effet, la délégation française à Venise n'apprécia guère de voir La grande illusion, le chef-d'oeuvre pacifiste de Jean Renoir -qui passait alors pour "le" cinéaste du Front populaire- être interdit de récompense suprême, après intervention personnelle de Mussolini[1]. Le Festival de Venise préféra alors réserver une partie de ses honneurs à la cinéaste nazie Léni Riefenstahl. Le 1er septembre 1939 aurait ainsi pu être le jour anniversaire de la naissance du Festival de Cannes. La guerre en décida autrement.

A la Libération, le gouvernement provisoire du général De Gaulle reprit à son tour l'idée d'un festival international du film. En fait, nombre de réformes et décisions concernant le cinéma, généralement pensées sous le Front populaire et souvent ébauchées -dans un autre esprit- par le régime de Vichy furent reprises après la Libération. (On constate ainsi que l'Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC) a été créé en 1943 et que le Centre national de la cinématographie (CNC), né en 1946, a pour ancêtre le vichyssois Comité d'organisation du cinéma (COIC)).

Si la décision de relancer un festival du film à Cannes fut prise en 1945 la première édition n'eut lieu qu'en septembre 1946, dans des conditions précaires. D'une partie des notables cannois jusqu'aux majors américaines, en passant par certains ministères, la création d'un festival international du film n'apparaissait pas comme une priorité. L'industrie cinématographique américaine, craignant pour ses intérêts, estimait qu'un seul festival en Europe (en Italie) suffisait. Dans une France en partie ravagée par la guerre, alors que tout était à reconstruire, certains hommes politiques, épaulé par une partie de la presse, pensait qu'il y avait mieux à faire.

Néanmoins à l'heure où le redressement de la France se devait aussi d'être moral, à l'heure également où il était à nouveau question du rayonnement culturel de la nation, et alors que pointait déjà la question de la survie ou du développement de ses industries, une large partie de l'opinion politique et syndicale désirait au contraire la création d'un festival. La CGT et le PCF prirent toute leur place dans cette bataille. Il est vrai que ces deux organisations disposaient alors d'un poids certain, tant au niveau local que national, poids considérablement renforcé par leur attitude pendant la Seconde Guerre mondiale (c'était vrai aussi dans les milieux du cinéma).

Les députés communistes de Cannes et de Nice, Henri Pourtalet et Virgile Barel, firent ainsi du "lobbying" pour que le festival ait bien lieu à Cannes, et non à Monaco ou à Strasbourg comme il le fut un moment envisagé. Plus d'une fois ils interpellèrent les ministères sollicitant ardemment autorisations, prêts, crédits et matériels. Le rôle de la municipalité cannoise, à majorité communiste, fut aussi primordial. La mairie était alors dirigée par un "médecin des pauvres", le docteur Picaud, ancien résistant et homme de gauche, socialiste et président de l'association France-URSS. Le docteur Picaud entendait faire du festival une grande fête populaire : carnaval sur le thème de la Paix, meeting aérien sous le patronage du ministre communiste Charles Tillon, tournoi de foot avec l'équipe du Dynamo de Moscou… Il sut convaincre la population laborieuse de la cité de s'associer pleinement au projet.

La participation de la CGT au démarrage du Festival se situe à deux niveaux : localement et nationalement. Localement, une large partie de la population cannoise et la CGT s'investirent en effet hardiment dans le démarrage de la manifestation. En 1947, des ouvriers bénévoles, à l'instar des "équipes de choc" de Marseille, participèrent, après leur journée de travail, à la construction du Palais de la Croisette. Le première adjoint de la ville, l'avocat communiste Lieuter, poussa même des brouettes et mania la truelle. Et ce furent des militantes qui cousirent le rideau (rouge) du Palais. Lors de l'ouverture du second festival (le Palais n'était pas encore terminé), ouvrières et ouvriers montèrent sur scène et furent salués par les festivaliers. A Paris, la Fédération nationale du spectacle CGT, quant à elle, fit partie dès 1946 du comité d'organisation du Festival (pour ne plus le quitter).

En 1946 et 1947, le palmarès de Cannes sembla répondre à cette union désirée entre le peuple, la culture nationale et le cinéma. La Bataille du rail de René Clément, produit par la Coopérative Générale du Cinéma Français (CGCF), obtint le grand prix du festival en 1946 ; en 1947, Antoine et Antoinette de Jacques Becker, situé dans les milieux ouvriers et populaires de Paris, obtint à son tour le premier prix. Rappelons que le film de René Clément exalte la résistance ouvrière, que la CGT était membre fondateur de la CGCF et que Jacques Becker était alors adhérent PCF (qu'il avait rejoint sous le Front populaire).


Cette "aube nouvelle" ne dura qu'un temps. Rapidement, l'euphorie de la Libération fit place aux déceptions de l'après-guerre puis aux crispations et sectarismes de la guerre froide. Pour raison budgétaire et parce qu'il paraissait alors inutile de concurrencer le festival d'une nation redevenue démocratique (le festival de Venise), il n'y eut pas de festival en 1948[2]. En 1949 le grand prix fut attribué au Troisième homme de Carol Reed, vilipendé par la critique communiste. A la fin des années 1980, malgré une campagne de protestations qui n'intéressa que fort peu le Ministre de la culture de l'époque, le Palais de la Croisette fut rasé, au grand dam des anciens militants qui avaient participé à sa construction. Cependant, il serait aberrant de conclure l'histoire sociale du Festival de Cannes par une lente et irrémédiable exclusion du fait syndical et politique. 1968 vit ainsi une réapparition spectaculaire du politique au coeur même du Festival. Et la CGT a toujours tenue à être présente au sein de cette manifestation culturelle éternellement menacée par les lois du marché.

La présence cette année à Cannes de l'exposition de l'Institut CGT d'histoire sociale et du Département de la Seine-Saint-Denis, «Accords-raccords-désaccords. Syndicalisme et cinéma» obtenue grâce à une sollicitation de la Fédération nationale du spectacle auprès de la direction du Festival, permet ainsi de rappeler une histoire généralement occultée. Espérons qu'elle pourra contribuer, même de manière modeste, à sauver en partie le Septième Art des "eaux glacées du calcul égoïste".

Tangui Perron
Cahiers de l'institut CGT d'histoire sociale

[1]… Mais le dictateur ne bouda pas son plaisir de cinéphile lors de projections privées.
[2]Cette idée de rotation, d'une année sur l'autre, d'un festival de cinéma d'un pays à l'autre, soit entre la France et l'Italie, fut définitivement abandonnée en 1951.
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